L’Union européenne face à la guerre en Iran : position, coordination avec les États membres et portée institutionnelle
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Quel rôle et quel impact a l’Union Européenne (« UE ») dans la guerre
d’Iran initiée par les Etats-Unis et Israel ?
1. La ligne européenne : une position de désescalade ferme, mais
non alignée sur une logique de guerre:
La position de l’Union européenne, telle qu’elle ressort des textes
officiels les plus récents, repose sur cinq piliers.
D’abord, l’UE appelle de façon constante à la désescalade, à la retenue
maximale et au respect du droit international. Dès le 14 juin 2025, après
les frappes israéliennes sur l’Iran et la réponse iranienne, l’UE exprimait
sa « plus profonde préoccupation », réaffirmait son attachement à la
sécurité régionale, y compris celle d’Israël, et demandait à toutes les
parties de respecter le droit international et d’éviter toute nouvelle
escalade. Le 19 mars 2026, le Conseil européen a encore durci cette
ligne en demandant explicitement la protection des civils et des
infrastructures civiles, ainsi qu’un moratoire sur les frappes visant les
installations énergétiques et hydriques.
Ensuite, l’UE maintient une ligne très ferme sur le nucléaire iranien. Sa
doctrine est claire : l’Iran ne doit jamais pouvoir acquérir l’arme
nucléaire. Cette formule a été réaffirmée dans les conclusions du Conseil
Européen du 26 juin 2025, puis à nouveau dans les conclusions du 19
mars 2026. Parallèlement, l’UE continue d’insister sur les obligations
juridiquement contraignantes de l’Iran envers l’AIEA (« Agence
Internationale de l’Energie Atomique ») et sur la nécessité d’une
solution négociée.
Troisièmement, l’UE combine cette ligne diplomatique avec une
politique de sanctions très fournie. Les institutions européennes
rappellent avoir adopté des sanctions pour trois grandes catégories de
motifs: les violations des droits humains en Iran, les activités nucléaires
et balistiques, et le soutien iranien à des groupes armés dans la région
ainsi qu’à la guerre russe contre l’Ukraine. Le 29 septembre 2025, le
Conseil a même réimposé l’ensemble des sanctions économiques et
financières nucléaires qui avaient été levées après l’accord de 2015. Le
16 mars 2026, le Conseil a encore ajouté 16 personnes et 3 entités à la
liste de sanctions pour violations graves des droits humains.
Quatrièmement, l’UE ne réduit pas le dossier iranien à la seule relation
Iran-Israël. Elle l’inscrit dans une lecture plus large de la sécurité
régionale et mondiale. Les conclusions du 19 mars 2026 lient
explicitement la guerre en Iran à la sécurité maritime, aux prix de
l’énergie, aux chaînes d’approvisionnement, aux migrations et à la
sécurité de l’Europe. Elles condamnent aussi les menaces contre la
navigation dans le détroit d’Hormuz et demandent un renforcement des
opérations maritimes européennes Aspides et Atalanta, dans le cadre de
leurs mandats.
Enfin, l’UE garde une composante humanitaire. La Commission indique
qu’en 2024 l’UE a alloué près de 12,5 millions d’euros d’aide
humanitaire aux personnes vulnérables en Iran, et 10 millions d’euros en
2025. Pour 2026, l’Iran figure dans le plan humanitaire régional «
Afghanistan, Pakistan and Iran », doté de 126 millions d’euros pour
l’ensemble de cette enveloppe régionale. Cela ne signifie pas que l’UE
“s’aligne” sur Téhéran ; cela signifie qu’elle dissocie aide aux
populations et pression sur le régime.
2. La position de l’UE est-elle différente de celle des États
membres?
La bonne réponse est oui, mais pas toujours sur le fond.
Sur le plan juridique, la politique étrangère et de sécurité commune reste
une politique intergouvernementale. L’article 24 du Traité sur l’Union
Européenne (« TUE ») précise que la politique étrangère et de sécurité
commune couvre l’ensemble de la politique étrangère et de sécurité,
mais qu’elle est soumise à des « règles et procédures spécifiques » et
qu’elle est définie et mise en œuvre par le Conseil Européen et le
Conseil, en principe à l’unanimité. L’article 31 confirme cette logique
unanimitaire. Cela veut dire que la position de l’UE n’écrase pas les
diplomaties nationales ; elle résulte d’un accord entre elles.
Autrement dit, la position de l’Union est souvent un point de
convergence commun, pas une substitution pure et simple aux positions
nationales. Les États membres conservent leurs propres diplomaties,
leurs services de renseignement, leurs relations bilatérales, leurs moyens
militaires et parfois leurs propres priorités politiques. L’article 27 du
TUE prévoit bien que le Haut Représentant exprime la position de
l’Union, mais cela n’abolit pas l’action diplomatique nationale.
En pratique, sur l’Iran, on observe surtout une différence de niveau, de
ton et de capacité d’action, plus qu’une contradiction frontale sur les
principes. Sur les grands fondamentaux, les convergences sont fortes :
refus de l’arme nucléaire iranienne, condamnation des attaques
indiscriminées, soutien à la désescalade, préoccupation pour la sécurité
d’Israël, condamnation de la répression interne en Iran. Ces éléments se
retrouvent dans les déclarations de l’UE, dans les conclusions du Conseil
Européen et dans les démarches des grands états européens.
Là où les différences apparaissent, c’est sur la manière de peser.
L’exemple le plus net est le format E3 + UE. Les 16 et 20 juin 2025, les
ministres des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et du
Royaume-Uni, avec la Haute Représentante de l’UE, ont parlé puis
rencontré leur homologue iranien. Ce format montre deux choses : d’une
part, l’UE agit; d’autre part, les grands états gardent un rôle
diplomatique moteur, notamment lorsqu’ils disposent d’un historique de
négociation sur le nucléaire iranien.
Autre exemple : sur le plan opérationnel, le Conseil Européen du 19
mars 2026 salue le déploiement d’actifs militaires en Méditerranée
orientale et « les efforts annoncés par des États membres » pour la
liberté de navigation dans le détroit d’Hormuz. Cela illustre une
distinction essentielle: l’UE donne le cadre politique, mais ce sont
souvent les états qui fournissent les navires, les bases, les moyens
aériens et la présence dissuasive.
On peut donc résumer ainsi: la position de l’Union n’est pas
radicalement différente de celle des États membres sur les objectifs
essentiels, mais elle est plus juridique, plus consensuelle, plus prudente
et plus agrégée. À l’inverse, les États Membres peuvent être plus
rapides, plus tranchés ou plus actifs bilatéralement selon leurs intérêts,
leurs capacités et leurs traditions diplomatiques. Une analyse récente du
Council on Foreign Relations parle d’ailleurs d’une réponse européenne
« disjointed » sur l’usage de la force et l’intervention militaire, ce qui
confirme que l’unité européenne a des limites dès qu’on passe du
langage diplomatique aux options coercitives.
3. Quels sont les moyens dont dispose l’Union européenne pour
affirmer sa position ?
Ils sont réels, mais ils ne sont pas ceux d’un État unitaire.
Le premier moyen est la parole institutionnelle. Le Haut Représentant, le
Conseil Européen, le Conseil de l’UE, la Commission et le Président du
Conseil Européen peuvent tous produire des déclarations politiquement
fortes. En 2026, on le voit très clairement : déclaration Costa–von der
Leyen du 28 février, déclaration du Haut Représentant du 1er mars,
vidéoconférence avec les dirigeants du Moyen-Orient le 9 mars, puis
conclusions du Conseil Européen le 19 mars. Cette répétition n’est pas
anodine : elle sert à installer la position de l’UE comme une ligne de
référence internationale.
Le deuxième moyen est le levier des sanctions, qui reste le principal
outil coercitif de l’UE. Le Service Européen pour l’Action Extérieure
(« EEAS ») rappelle que les sanctions sont un instrument de la PESC
destiné à défendre le droit international, prévenir les crises, soutenir le
règlement des conflits et lutter contre la prolifération. Sur l’Iran, l’UE
dispose désormais d’un éventail large: droits humains, drones et
missiles, soutien à la Russie, activités déstabilisatrices régionales, et
désormais sanctions nucléaires réimposées.
Le troisième moyen est la diplomatie de négociation. L’UE conserve un
rôle singulier parce qu’elle a longtemps été l’un des centres de gravité
du dossier nucléaire iranien. L’EEAS rappelle que les relations UE-Iran
sont coordonnées par la division Iran à Bruxelles, héritière de la
structure créée après le l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de
2015 (« JCPOA »). Les rencontres E3 + Haute représentante en juin
2025 montrent que, même affaiblie par l’érosion du JCPOA, l’Europe
reste un canal diplomatique crédible.
Le quatrième moyen est économique et réglementaire. L’UE peut agir
sur les flux commerciaux, financiers, d’assurance, de transport et
d’accès au marché européen. C’est souvent moins spectaculaire qu’une
intervention militaire, mais potentiellement très puissant, précisément
parce que l’UE est un acteur économique majeur. La réimposition des
sanctions nucléaires en septembre 2025 en est l’illustration la plus nette.
Le cinquième moyen est humanitaire et civil. L’UE peut financer des
secours, soutenir les déplacés, activer ses instruments de protection
civile et projeter une image de puissance normative, y compris au cœur
d’une crise sécuritaire. La communication de mars 2026 sur la
mobilisation de ReliefEU dans le contexte de la guerre en Iran illustre
cette dimension: l’UE réaffirme que le dialogue et la diplomatie restent
la voie viable tout en mobilisant ses instruments de secours.
Enfin, il existe un moyen plus discret, mais central: la capacité de mise
en cohérence entre dossiers. Le Conseil Européen du 19 mars 2026
demande à la Commission d’évaluer l’impact de la crise sur l’énergie,
les chaînes d’approvisionnement et les migrations, et d’en proposer les
réponses. C’est très européen: la force de l’UE n’est pas seulement
diplomatique; elle est aussi dans sa capacité à relier diplomatie, marché
intérieur, énergie, transport, migration et sanctions dans une seule
réponse stratégique.
4. Comment l’UE coordonne-t-elle sa position diplomatique avec
celle des États Membres?
La coordination se fait d’abord par le sommet, puis par la mise en
œuvre.
Au sommet, le Conseil Européen fixe la ligne politique générale. C’est
ce que montrent les conclusions du 26 juin 2025 et surtout celles du 19
mars 2026. Quand les Chefs d’État ou de gouvernement s’accordent, ils
donnent une orientation à tout l’appareil européen.
Ensuite, le Conseil de l’UE et le Haut Représentant traduisent cette ligne
en démarches diplomatiques, sanctions, messages publics et
coordination internationale. Le traité prévoit que le Haut Représentant
représente l’UE pour les matières relevant de la PESC et exprime sa
position dans les organisations et conférences internationales. L’article
34 du TUE ajoute que les États Membres doivent coordonner leur action
dans les organisations internationales et y défendre les positions de
l’UE; le Haut Représentant organise cette coordination.
Cela explique pourquoi, sur l’Iran, on voit des séquences du type :
1. déclaration politique commune ;
2. action diplomatique conduite par le Haut Représentant ;
3. relais par certains grands états ;
4. éventuelle décision du Conseil sur les sanctions ;
5. articulation avec la Commission sur l’énergie, les migrations ou
l’aide. Cette mécanique est exactement visible dans la chronologie 2025-
2026.
Il faut ajouter une nuance importante : la coordination européenne
n’efface pas les formats « restreints ». Sur l’Iran, le format E3 + UE
demeure central parce que la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni
disposent d’un capital diplomatique spécifique sur le nucléaire iranien.
Le Royaume-Uni n’étant plus membre de l’UE, ce format montre aussi
que la diplomatie européenne fonctionne parfois en cercles
concentriques: l’UE institutionnelle, les États membres clés, et des
partenaires extérieurs alignés sur certains dossiers.
La coordination se heurte toutefois à une limite structurelle :
l’unanimité. Comme l’article 31 du TUE l’impose en principe, l’UE peut
être lente ou prudente quand les sensibilités nationales divergent. Le
système permet une forme d’« abstention constructive », mais il ne
transforme pas l’Union en état fédéral de politique étrangère. C’est la
raison pour laquelle les déclarations de l’UE sont souvent plus mesurées
que celles de certains États membres pris individuellement.
5. Cette crise peut-elle modifier les prérogatives européennes et
renforcer l’empreinte diplomatique de l’UE?
À court terme, oui pour l’empreinte, mais pas automatiquement pour les
prérogatives juridiques.
Sur le plan juridique, rien n’indique aujourd’hui un transfert
automatique de compétences. Le traité reste très clair : la PESC obéit à
des règles spécifiques, les actes législatifs y sont exclus, et les décisions
sont largement prises à l’unanimité. Tant qu’il n’y a pas de réforme des
traités, la guerre en Iran ne transforme pas l’UE en puissance
diplomatique pleinement centralisée.
En revanche, sur le plan pratique, la crise peut renforcer l’empreinte
diplomatique de l’Union de plusieurs façons.
D’abord, elle valorise le rôle du Haut Représentant et du SEAE comme
plateforme de coordination indispensable. La multiplication des
initiatives diplomatiques européennes depuis juin 2025, puis en février-
mars 2026, montre que lorsque la crise déborde plusieurs secteurs, l’UE
devient un lieu quasi obligé d’agrégation.
Ensuite, elle pousse l’Union à articuler davantage sécurité extérieure et
sécurité intérieure. Les conclusions du 19 mars 2026 lient explicitement
la guerre en Iran aux prix de l’énergie, aux chaînes
d’approvisionnement, à la navigation, à la migration et à la sécurité
européenne. Cette « transversalisation » tend à renforcer le rôle des
institutions européennes, notamment de la Commission, parce qu’une
grande partie des instruments utiles relèvent précisément de
compétences européennes ou partagées.
Elle peut aussi accélérer un renforcement fonctionnel de l’UE en matière
maritime et de protection civile. Le Conseil européen appelle à renforcer
Aspides et Atalanta et à mobiliser les outils diplomatiques, juridiques,
opérationnels et financiers pour prévenir des effets de débordement,
notamment migratoires. Cela ne crée pas un ministère européen des
Affaires étrangères, mais cela approfondit la capacité de réponse
collective.
Enfin, cette crise peut consolider la logique selon laquelle l’UE n’est pas
seulement un acteur “normatif”, mais aussi un acteur géopolitique de
gestion de crise. Les sanctions, la coordination régionale, le couplage
énergie-sécurité-migration et la diplomatie multilatérale donnent à l’UE
une présence plus dense. Le Conseil Européen a d’ailleurs réaffirmé le
19 mars 2026 que l’UE restait un partenaire « prévisible, fiable et
crédible » attaché aux solutions multilatérales.
6. Conclusion :
La position de l’Union européenne sur la guerre en Iran est aujourd’hui
cohérente, ferme et principalement diplomatique : désescalade,
protection des civils, respect du droit international, refus absolu d’un
Iran nucléaire, sanctions renforcées et action sur les conséquences
énergétiques, maritimes et migratoires de la crise.
Cette position n’est pas fondamentalement opposée à celle des États
Membres sur les principes, mais elle s’en distingue par sa nature : elle
est commune, négociée, plus prudente et plus légaliste. Les états
conservent leurs diplomaties, leurs moyens militaires et parfois leurs
formats propres, comme l’E3, ce qui explique des nuances de ton et
d’action.
L’Union dispose de moyens substantiels pour affirmer sa position —
déclarations, négociation, sanctions, aide humanitaire, protection civile,
outils économiques, missions maritimes — mais elle ne dispose pas
d’une souveraineté diplomatique unifiée comparable à celle d’un état. Sa
force est moins dans la centralisation que dans la coordination.
La crise actuelle devrait donc surtout renforcer l’UE de facto, comme
centre de coordination géopolitique, plutôt que de jure, par une
révolution immédiate des traités. L’empreinte diplomatique européenne
va probablement s’épaissir ; ses prérogatives, elles, ne changeront
vraiment qu’en cas de choix politique explicite des États membres.
Dominique Lemoine
Conseiller des Français de l’Etranger

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