L’asile au loin : comment l’Europe déplace sa frontière vers l’Égypte et la Tunisie — et pourquoi cela rappelle l’Amérique de Trump
- dlemoine1cl
- il y a 4 jours
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Pendant des années, l’Union européenne a présenté sa politique d’asile
comme un équilibre délicat entre contrôle des frontières et respect du
droit international. Mais, sur les rives sud de la Méditerranée, une autre
réalité s’est imposée : celle d’une Europe qui cherche de plus en plus à
empêcher les exilés d’atteindre son territoire, en confiant à des pays tiers
une part croissante du filtrage, du blocage et parfois du refoulement des
personnes en quête de protection. En Égypte comme en Tunisie, cette
stratégie n’a pas pris la forme spectaculaire d’un “camp européen”
officiellement installé hors de l’UE. Elle avance plutôt par
mémorandums, paquets financiers, coopération policière et soutien aux
retours. C’est précisément ce qui la rend politiquement efficace — et
juridiquement troublante.
Le cas tunisien est devenu emblématique. Le 16 juillet 2023, l’UE et
Tunis ont signé un mémorandum d’entente sur un “partenariat
stratégique et global” articulé autour de cinq piliers : stabilité
macroéconomique, économie et commerce, transition énergétique,
contacts entre les peuples, et migration et mobilité. Très vite, la
migration est devenue le cœur politique du texte. Des financements
importants ont été mobilisés pour soutenir la gestion des frontières, les
retours dits volontaires et la lutte contre les réseaux de passeurs.
Officiellement, Bruxelles insiste sur la nécessité de sauver des vies en
mer et de stabiliser un pays de transit sous pression. Mais les critiques y
voient une externalisation de fait des responsabilités d’asile vers un
partenaire dont les garanties en matière de droits fondamentaux sont
jugées fragiles.
Le partenariat avec l’Égypte suit la même logique, à plus grande échelle.
Élevé en 2024 au rang de “partenariat stratégique et global”, il
s’accompagne de plusieurs milliards d’euros de soutien économique et
financier, dont une partie explicitement consacrée à la gestion des
migrations. Là encore, l’objectif implicite est de renforcer la capacité
d’un pays tiers à contenir les flux avant qu’ils n’atteignent les frontières
européennes. Or, selon de nombreuses organisations internationales, les
pratiques sur le terrain — arrestations, détentions, expulsions —
soulèvent de sérieuses inquiétudes quant au respect du droit d’asile et du
principe de non-refoulement.
C’est ici que la comparaison avec les États-Unis de Donald Trump
devient éclairante. Durant son premier mandat, l’administration
américaine a mis en place des dispositifs visant à éloigner physiquement
et juridiquement les demandeurs d’asile du territoire américain,
notamment avec le programme “Remain in Mexico” ou les accords avec
des pays d’Amérique Centrale. La logique était assumée : réduire l’accès
à l’asile en empêchant les migrants d’entrer sur le sol des États-Unis ou
en transférant leur demande vers d’autres pays. Le retour de Donald
Trump au pouvoir s’accompagne aujourd’hui d’une réactivation et d’un
durcissement de ces politiques.
Sur le fond, la parenté avec la stratégie européenne est frappante. Dans
les deux cas, il s’agit de déplacer la frontière, non pas en la supprimant,
mais en la projetant au-delà du territoire national ou communautaire.
L’Europe le fait à travers des partenariats et des financements, les États-
Unis par des mesures plus directement coercitives et juridiques. Le style
diffère, la finalité converge.
Mais toute analyse serait incomplète si elle ne prenait pas en compte un
autre élément fondamental : l’UE est un espace démocratique, traversé
par des débats internes intenses et soumis aux attentes de ses citoyens.
Dans de nombreux États Membres, les opinions publiques expriment
depuis plusieurs années une demande claire de maîtrise des flux
migratoires, nourrie par des préoccupations économiques, sociales,
culturelles et sécuritaires. Cette demande, qu’elle soit amplifiée ou non
par les discours politiques, constitue un fait démocratique que les
gouvernements ne peuvent ignorer sans fragiliser leur légitimité.
Les dirigeants européens se trouvent ainsi pris dans une tension
structurelle. D’un côté, le respect des engagements internationaux en
matière de droits humains, notamment le droit d’asile, qui demeure un
pilier du projet européen. De l’autre, la nécessité de répondre à une
partie significative de la population qui réclame un contrôle plus strict
des frontières et une limitation de l’immigration irrégulière. Cette
tension explique en grande partie le recours à des solutions externalisées,
perçues comme un compromis politique : réduire les arrivées tout en
évitant des mesures trop brutales sur le territoire européen lui-même.
Pour certains, cette approche permet de préserver la cohésion interne de
l’Union et de maintenir un consensus minimal entre États membres aux
sensibilités très différentes. Pour d’autres, elle revient à contourner les
obligations juridiques et morales en déplaçant les problèmes vers des
pays moins équipés pour y faire face. La critique porte alors non
seulement sur les conséquences pour les migrants, mais aussi sur le
risque d’érosion des principes fondateurs de l’UE.
La comparaison avec les États-Unis met en lumière une divergence
essentielle : là où la politique américaine, notamment sous Trump,
s’inscrit dans une logique de souveraineté affirmée et parfois
conflictuelle, l’Union européenne agit dans un cadre multilatéral et
contractuel. Mais cette différence de méthode ne suffit pas à dissiper les
interrogations de fond. Jusqu’où peut-on externaliser sans renoncer à ses
valeurs ? Et dans quelle mesure les attentes des citoyens européens
justifient-elles ces choix ?
Au final, la politique d’asile contemporaine, des deux côtés de
l’Atlantique, semble s’articuler autour d’un même dilemme : concilier
des impératifs humanitaires universels avec des contraintes politiques
nationales ou régionales de plus en plus pressantes. L’Europe, en tant
qu’espace démocratique, ne peut ni ignorer les droits des réfugiés, ni
faire abstraction des inquiétudes de sa propre population. Toute la
difficulté réside dans la recherche d’un équilibre crédible entre ces deux
exigences — un équilibre qui, aujourd’hui encore, demeure
profondément contesté.
Dominique Lemoine
Conseiller des Français de l’Etranger

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